Théologien laïc, Leonardo Paris (LP) enseigne la théologie dogmatique aux Instituts Supérieurs des sciences religieuses de Trente et de Bolzano ainsi qu’à la faculté de psychologie de l’Université du Sacré Coeur de Milan. Dans L’Erede. Una cristologia, il élabore une christologie en l’organisant de manière originale autour du concept d’héritage, tout en axant sa recherche sur les motifs de la mort de Jésus.
Après trois premiers chapitres dans lesquels il expose les prolégomènes de sa démarche, l’A. présente dans une deuxième partie les « héritages » reçus par Jésus et provenant de ses proches et des personnes rencontrées. Jésus les a assumés de manière créative non sans susciter la contestation autour de lui, laquelle annonçait déjà sa mort. L’A., dans un troisième temps, interprète la passion et la mort comme le moment où Jésus hérite de son Père (chap. VIII). L’ouvrage se conclut dans une même dynamique, par une ouverture sotériologique sur le thème des « héritiers ».
Selon LP, l’influence des recherches historiques sur Jésus sur la théologie dogmatique demeure modeste. Néanmoins, il va les articuler avec le Jésus raconté (p. 23-24). Le récit, « histoire d’un homicide », doit répondre à la question : pourquoi a-t-on tué Jésus ? « Jésus a subi les conséquences pour ce qu’il avait fait et en même temps dans la façon d’affronter la mort, il a la possibilité de répéter, de déjuger ou d’approfondir ce qu’il avait voulu soutenir avec sa vie » (p. 30). Le motif de sa mort serait à chercher dans la manière dont Jésus a vécu et assumé l’héritage juif, laquelle a été perçue comme inacceptable par ceux qui en étaient les dépositaires (p. 39). De manière assez inattendue, l’A. écarte comme insuffisants les motifs avancés habituellement : la transgression de la Loi, l’annonce de la destruction du Temple, la prétention à être le messie, etc. « Aucune de ces motivations ne semble être suffisante pour justifier la condamnation » (p. 45). Il semblerait que les différents Jésus - Christ. Bulletin de théologie systématique évangiles ne connaissaient pas vraiment les motifs de la mort de Jésus (référence à la thèse de Sanders). Aussi l’A. se demande-t-il comment cette lacune a été traitée par les évangélistes, et il n’écarte pas que le hasard ait joué un rôle (chap. VII).
Dans le chap. III, Jésus est présenté comme un homme libre. L’A., spécialiste aussi en psychologie et neuroscience, précise ce qu’il entend par là : « La liberté [est] comme la reprise créative de ce que nous avons reçu » (p. 58) et nous héritons des multiples relations tissées durant notre existence. Avec finesse, il remet en cause l’idée d’une singularité de Jésus fondée sur son indépendance, pour souligner que c’est par les liens vécus que son identité émerge. Par exemple, sa propre vie familiale lui aurait peut-être appris qu’il ne fallait pas lapider les femmes adultères (voir p. 61). Le thème de l’héritage en lien avec le motif de sa condamnation commence déjà à s’esquisser.
Dans les chapitres suivants, LP déploie les différentes facettes de l’héritage de Jésus qui vont le mener à la mort : il reçoit de Jean-Baptiste, de son père Joseph et de sa mère Marie, des pécheurs, des pauvres et des disciples. D’où vient la façon particulière de Jésus d’interpréter la Loi ? Qui la lui a transmise en héritage ? Si Jésus reprend le message de Jean, son maître (imminence du Règne), il l’interprète en mettant au centre la miséricorde. LP fait alors intervenir ce que Jésus a reçu de Joseph, un homme juste. La loi est relue par Joseph sur la base de son rêve (Mt 1,18 s.) dans lequel on devine la paternité amoureuse de Dieu. Jésus, fils de Joseph, « a recueilli de lui cet héritage et l’a fait sien. On peut observer cette paternité, de nombreuses années après, en face du cas d’une femme adultère (Jn 8,1-11) » (p. 84). La rencontre avec la femme syro-phénicienne aurait appris à Jésus qu’il n’était pas le seul à vivre face à Dieu comme un fils aimé et digne.
À partir de là, Jésus a aussi proposé une image de l’homme qui invite à le considérer digne du regard de Dieu, à vivre face à lui comme fils qui peut juger et demander, libre sujet de sa propre vie. Selon l’A., avant que Jésus n’annonce cette filiation, déjà Marie, sa mère, avait vécu ce type de rapport filial vis-à-vis de Dieu, et elle l’aurait transmis à son fils Jésus. En résumé, Jésus a hérité de sa tradition (Israël), il a hérité de ses liens familiaux et de ses rencontres, mais il a « repris » et réinterprété de manière créative ces héritages. La manière dont Jésus a vécu son heritage est nouvelle et originale, mais elle a été également perçue comme dangereuse : paternité de Dieu vécue, filiation vécue, fraternité, etc…
L’approche de LP relève d’une christologie biblique dans la mesure où il systématise et rend cohérents la vie et le destin de Jésus à partir d’un thème biblique : celui de l’héritage. L’intérêt de son approche est qu’il donne toute sa place à l’humanité du Christ – évitant de verser dans une christologie de tendance monophysite – en soulignant que Jésus, non exempt de conditionnements, avait besoin de recevoir et d’hériter pour devenir le Christ.
Le concept d’héritage se révèle décisif au moment de la mort et devient la clé d’interprétation de la passion. Au-delà de la transmission de Jésus (voir l’emploi de « paradidomai »), dont se font écho les récits évangéliques, transformant la trahison-livraison de Jésus en un récit théologique dans lequel le Père livre le Fils, lui-même se livrant librement, l’A. se demande ce qui est vraiment livré au moment de la passion. Le thème de l’héritage permet de répondre à cette question. Le patrimoine, en effet, ne peut être Jésus lui-même car il ne pourrait pas alors êtrel’héritier. « Il s’agit de s’interroger non pas sur la transmission du Fils, mais sur la transmission au Fils » (p. 173). Cette interprétation s’appuie sur Mt 11,27 et Jn 13,3 s. (« tout m’a été donné par mon Père »). Pourtant, y a-t-il un héritage dans la mesure où le Père ne meurt pas ? LP, en s’appuyant sur plusieurs passages évangéliques, montre qu’un heritage peut être effectif du vivant même du testateur (voir le récit de l’enfant prodigue, le roi qui part dans un pays lointain et confie ses biens, etc.).
Qu’est-ce qui est donné en héritage, si ce n’est le nom (Jn 17,11) ? L’A. précise que c’est le nom de Père, c’est-à-dire la paternité, qui est transmis, nom dont le contenu est « le soin des fils », soin confié dans la passion au Fils. « Sous la pression […] de la mort, Jésus devra effacer l’ambiguïté et décider d’être “le premier-né parmi de nombreux frères” (Rm 8,29) ou “le Fils unique de Dieu” (Jn 3,18) » (p. 174). Pour sauver le nom de Jésus, le Fils, Dieu n’aurait-il pas dû intervenir en exterminant les assassins de son Fils (voir la parabole des vignerons homicides) ? Dans ce cas, Dieu ne se serait manifesté que comme le Père de Jésus, mais pas de tous : « un père qui sauve son propre fils et massacre tous les autres » (p. 182). Or, Jésus ne voulait pas seulement être le Fils, mais aussi être l’héritier, celui qui prend soin de tous. « Afin que Dieu puisse être dit Père, les autres doivent être tous fils et ne peuvent pas être tués » (p. 182). En recevant l’héritage, Jésus, dans sa passion, a vécu cette ultime tentation. L’hymne aux Philippiens témoigne que Jésus est bien l’héritier : Dieu lui a donné le nom.
L’ouvrage s’achève par une réflexion sotériologique ascendante dans laquelle LP reprend le thème de l’héritage : « On ne peut hériter seulement que si quelqu’un a fait de la place, de l’espace » (p. 232). Le Fils est parti afin que nous devenions des fils. Or cet espace est une vie libre et s’appelle l’Esprit Saint.
L’essai christologique de LP, par son approche originale, nourrie par les Écritures mais aussi par la psychologie, est très stimulant en nous montrant combien la liberté de Jésus fut façonnée par ses proches et comment il reçut, non sans une ultime tentation, l’héritage du Père : le nom qui est au-dessus de tout nom.
X. Gué, in
Recherches de Science Religieuse 113-4/2025, 736-738